La sous-culture de la scène techno à Berlin

Mémoire de 1ère année de Master Management Interculturel

N° étudiant : 380993

4MI

Analyse interculturelle

La sous-culture de la scène techno à Berlin

TABLE DES MATIÈRES

Préface ………………………………………………………….……..p. 3

Introduction……………………………………………………………p. 4

  1. Comment le contexte historique a permis le développement de la sous-culture de la scène techno à Berlin………………..………………………………………..p. 6
  1. Une ville scindée réunifiée…………………………………….p. 6
  2. Des espaces permettant l’émergence de cette nouvelle sous-culture……….……………………………………………………p. 6
  3. L’apparition d’une mentalité unique dans ces espaces unificateurs………………………………………………………p. 8
  1. Ce qui a favorisé le développement exponentiel de cette sous-culture à Berlin……………………………..…..……p. 9
  1. Un contexte financier favorable…………………………..……p. 9
  2. Berlin et ses flux migrateurs………………………………….p. 10
  3. Des règlementations et lois permettant le développement d’une telle culture………………………………………..……………p. 12
  1. Le caractère unique de la sous-culture de la scène techno à Berlin……………..……………………………..p. 14
  1. Paris, Sydney : différentes villes, différentes visions de la culture techno………………………………………………….p. 14
  2. Berlin, des caractéristiques de la sous-culture de la scène techno qui perdurent…………………………………………..p. 15
  3. Une sous-culture important influençant Berlin et la façon dont la capitale se développe…………………………………………p. 16

Conclusion……………….………….………………………………p. 18

Annexes………………………………………………………………p. 20

PRÉFACE

    J’aimerais remercier en préface de mon analyse interculturelle Monsieur Clouet et Madame Gyapay, qui m’ont permis d’établir une problématique quand je ne savais pas comment aborder ce thème qui me tient à cœur, soit les sous-cultures de Berlin et plus particulièrement la sous-culture de la scène techno.

    Je tiens également à remercier mes amis, qui n’ont jamais cessé de m’encourager et de me soutenir, ainsi que ceux qui ont accepté de répondre à des interviews de ma part et ainsi apporter des informations précieuses et nécessaires à mon mémoire. Enfin, je tiens à remercier les personnes qui ont accepté de relire mon travail et me communiquer de précieux conseils.

    Enfin, je tiens à remercier les connaissances qui ont accepté de répondre à mes entretiens afin que je rassemble plus de données sur cette sous-culture – Jan R., Joseph C., Pia R., Morgane L., Stephan N., Tim R. ainsi que Matt K.

INTRODUCTION

    Lors de mon premier séjour à Berlin il y a déjà trois ans, je découvrais un monde qui m’était alors totalement inconnu, celui de la musique électronique, et plus particulièrement techno. Des artistes que je découvrais via YouTube à ceux que me recommandait mon ancien colocataire, DJ et ingénieur du son, en passant par les clubs que j’ai pu fréquenter à plusieurs reprises, je m’immergeais dans cette culture du mieux que je pouvais. Ce qui fut une découverte inattendue devint une passion, et je retournais travailler alors à Berlin six mois supplémentaires afin de pouvoir étendre mes connaissances et m’investir pleinement dans ce monde nouveau.

    Au fil de mes recherches sur ce domaine qui me passionne depuis mon premier séjour à Berlin, j’appris que Berlin demeure aujourd’hui encore la Mecque de la techno, et que la techno que l’on peut de nos jours entendre, bien que plongeant ses racines à Detroit, s’est développée et a atteint sa forme actuelle à Berlin. Des clubs mythiques tels Tresor ou Berghain aux labels qui ont permis à de grands DJs de se faire connaitre comme Ostgut Ton, Berlin rassemble acteurs et amateurs de la scène techno dans un seul espace géographique comme aucune autre ville ne réussit à le faire. Cette dynamique qui a débuté lors de la chute du Mur est encore de nos jours visibles, avec un grand nombre de labels de musique techno s’établissant ou déménageant à Berlin, tout comme le nombre de clubs qui s’y sont développés et s’y ouvrent chaque année. Berlin peut être qualifiée d’épicentre de la techno, mais comment se fait-il qu’une telle sous-culture se soit développée si intensément à Berlin ?

    Une fois de retour à Paris, je ne manquais pas de fréquenter les clubs de la capitale afin de pouvoir assister aux concerts de certains de mes artistes préférés. Ce fut lors de ces sorties que j’ai pu me confronter à la sous-culture de la scène techno parisienne, et constater avec étonnement que les personnes qui en font partie sont bien différentes, respectent des codes et partagent des valeurs distinctes de celles de la scène techno de Berlin. De cette rencontre, je pus établir qu’il n’existait pas une unique sous-culture de la scène techno comme je le pensais précédemment, mais que celle de Berlin se distinguait plus particulièrement. Habitudes, mentalités, codes et apparences sont autant d’éléments qui permettent de séparer la sous-culture de la scène techno berlinoise à celle d’autres villes. Cette observation m’interloqua, et je me demandais alors pourquoi la sous-culture de la scène techno de Berlin était si unique et différente.

    Forte de ces expériences et de mon intérêt pour Berlin et la scène techno, j’ai décidé d’établir ma réflexion sur ces constatations et questionnements pour mon MTAI, et ai cherché à trouver une réponse à cette problématique : Comment Berlin a pu-t-elle devenir un tel épicentre de la culture techno, et comment ce particularisme a pu développer une sous-culture particulière à cette capitale ?

    Pour m’aider à établir ma réflexion, j’ai décidé de ne pas tirer mes informations uniquement de mes observations personnelles, mais également des observations de personnes ayant un rapport plus ou moins intense (certains étant de simples amateurs de musique techno, d’autres des ingénieurs du son et DJ travaillant dans la ville susnommée) avec la scène techno de Berlin. C’est pour cela que j’ai conduit plusieurs entretiens auprès de sept connaissances, qui ont fait état de leurs opinions sur la scène techno, ses origines à Berlin, son devenir et les particularismes de la sous-culture qui sont à leurs yeux propres à la capitale allemande. Pour compléter mon raisonnement et ne pas tirer de conclusions qui auraient pu être inexactes, j’ai également pris appui sur plusieurs articles et documentaires en lien avec la scène techno dans le monde, son évolution et la scène techno de Berlin.

    Lors de mes recherches sur ce sujet, j’ai pu comprendre que le passé si unique de la capitale allemande a eu un rôle important dans l’établissement de ce qui est aujourd’hui un lieu saint pour les amateurs de techno, aussi vais-je explorer les raisons historiques qui ont donné lieu à un tel phénomène dans la première partie. Dans une deuxième partie, j’examinerai les facteurs ayant permis un développement important de la scène techno et ainsi de la sous-culture associée dans la capitale allemande. Je m’appuierai dans une troisième partie sur les informations et conclusions tirées lors des deux premières parties pour étudier le caractère unique de la sous-culture de la scène techno à Berlin, et ce qui la différencie des sous-cultures similaires dans d’autres villes dans le monde.

  1. Comment le contexte historique a permis le développement de la sous-culture de la scène techno à Berlin
  2. Une ville scindée réunifiée

Suite à la Seconde Guerre Mondiale, Berlin se retrouve scindée en deux républiques, la République Fédérale Allemande et la République Démocratique Allemande. Constatant qu’un nombre croissant de personnes vivant en RDA décidaient de partir vivre en RFA, le gouvernement en place en RDA a décidé d’ériger un mur de séparation entre les deux républiques pour empêcher les flux migratoires. De 1961 à 1989 (lors de la Chute du Mur de Berlin), ce sont deux sociétés distinctes qui ont pris de la distance l’une de l’autre graduellement de par des habitudes de consommation, des modes de vie et des mentalités différentes.

Lors de la Chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989, ce sont donc deux sociétés non pas opposées mais aux différences marquées qui se sont confrontées à l’autre. A l’Ouest, les Berlinois avaient adopté des habitudes propres à la société de consommation, car sous la coupe de pays occidentaux (la France, le Royaume-Uni et les États-Unis) qui partageaient leurs idéologies avec la population. A l’Est, les Berlinois vivaient dans une société marquée par le communisme, comportant donc des codes et des valeurs non semblables.

C’est donc dans un contexte de confrontation de deux cultures distinctes dans un même espace géographique que l’émergence d’une toute nouvelle sous-culture a pu apparaître, celle de la scène techno.

  1. Des espaces permettant l’émergence de cette nouvelle sous-culture
http://graphics8.nytimes.com/images/2012/06/05/t-magazine/05klang-turner-slide-4ORR/05klang-turner-slide-4ORR-jumbo.jpg

Avec l’ouverture des frontières entre l’Est et l’Ouest de la capitale, ce sont de nouveaux espaces qui sont devenus accessibles aux habitants de Berlin. A Berlin Est, cela voulait dire un grand nombre d’espaces vides et abandonnés, comme des usines ou des bâtiments inoccupés. Mettant à profit cet espace libre, squats et clubs provisoires commencèrent à apparaitre, et la musique y battaient son plein. Les « clubs » d’alors étaient très éphémères, les organisateurs d’évènements cherchaient constamment de nouveaux endroits à investir, tels des bunkers, dans hangars, des stations de métro ou encore des centrales électriques.

Ci-joint, une photo datant de 1992 du club Bunker, situé dans un bunker abandonné

Photo de Wolfgang Tillmans

Ces espaces autrefois interdits et qui auraient valu à toute personne s’y aventurant d’être sous la menace d’une arme à feu par les autorités policières, devenaient des espaces où danser et profiter de la liberté acquise quelques mois plus tôt. Felix Denk, journaliste musical et auteur du livre Der Klang der Familie, explique dans un article publié sur le site Thump et nommé « The Story of How Techno Unified Post-Wall Berlin » que les conflits entre Est et Ouest étaient encore une réalité du quotidien, mais ces conflits étaient atténués lors de raves. En effet, les personnes étaient confrontées à des frictions dans la société dans laquelle ils vivaient qu’ils ne retrouvaient pas ou peu dans les soirées. Tous étaient impliqués dans un même projet, une même volonté de découvrir de nouvelles opportunités, possibilités et musiques, ce qui contribua à une telle cohésion.

  1. L’apparition d’une mentalité unique dans ces espaces unificateurs

Dans un article nommé « What Berlin Owes to Techno » et paru sur le site du New York Times, Felix Denk déclarait : « Quand le Mur tomba enfin et que Berlin était à nouveau unie, la musique techno et la culture tenace et libérée des fêtes, tous deux facilités par la chute du Mur, devint un point de ralliement ». Un DJ non-nommé qui témoigna dans l’ouvrage de Felix Denk rapporte également que lors de la toute première Love Parade, parade techno défilant dans les rues et faisant retentir de puissants sons techno grâce à de nombreuses enceintes, les officiers de police se joignaient aux fêtards pour danser dans la rue. Une scène qui n’aurait jamais pu se produire dans la scène punk, le policier étant perçu comme l’ennemi, celui qu’il fallait haïr et combattre.

Ce nouveau mouvement invitait chacun à participer, personne n’était exclu. La communauté qui formait cette scène techno était en effet très ouverte et tolérante : la communauté gay d’anciennement Berlin-Ouest, très présente dans les clubs et discothèques car ces espaces représentaient un refuge, havre de paix où ils pouvaient s’exprimer librement sans craindre violences verbales ou physiques, se mêlait avec les hooligans des stades de foot de Berlin-Est. Beaucoup de femmes rejoignaient également le mouvement : là où le harcèlement sexuel était commun dans certaines scènes musicales comme la scène rock, il était plus rare d’être victime de ce type de harcèlement dans la scène techno, encourageant ainsi les femmes à opter pour cet espace moins contraignant,

En somme, les personnes qui se retrouvaient pour apprécier la musique techno se comportaient différemment que dans d’autres boites de nuit dédiées à la musique rock ou punk. Par ailleurs, un des buts premiers de ces boites de nuit était de draguer, alors que dans les soirées techno, les personnes s’y rendait majoritairement pour danser sur la musique qu’ils appréciaient. Felix Denk confirme ce propos dans son interview avec Thump : « C’était une culture très différente, les gens se comportaient très différemment : les gens ne se rendaient pas dans ces soirées pour draguer autant que dans les boites de nuit ».

Tim R., ressortissant Australien que j’ai eu le plaisir d’interroger dans le cadre de mes recherches de données pour ce MTAI, a confirmé cette vision de la scène techno à Berlin : “Qu’importe d’où tu viens ou qui tu es ou ce que tu fais dans la vie, tout le monde se rassemble dans un bâtiment abandonné et vient pour une seule chose, faire la fête et s’amuser ».

  1. Ce qui a favorisé le développement exponentiel de cette sous-culture à Berlin
  2. Un contexte financier favorable

Comme le disait Klaus Wowereit en 2004 lors d’une interview télévisée : « Berlin ist arm, aber sexy », soit « Berlin est pauvre, mais sexy ». En effet, la capitale allemande a longtemps (et est toujours) peu chère en comparaison avec d’autres capitales européennes.

    Jusqu’en 2010, il était possible de trouver des squats où il n’était pas nécessaire de payer de loyer, et la culture du squat était très importante à Berlin après la Chute du Mur. Le nombre de squats n’est pas pour autant en sévère diminution, comme le prouve le site berliner-besetzt, où sont recensés sur une carte les squats, montrant l’évolution du nombre de squats ainsi que de leurs localisations de 1970 à aujourd’hui.

D’autre part, bien que les loyers aient connus une croissance exponentielle ces douze dernières années , ils étaient très bas pendant de nombreuses décennies (cela s’explique par la situation économique assez pauvre de Berlin après la Chute du Mur, ce qui contribua au maintien de loyers bas). La loi allemande, bien qu’ayant changé ces dernières années, prévoyait des contrats où le loyer ne pouvait pas augmenter plus que d’un certain pourcentage chaque année , permettant aux résidents de ne pas voir leur loyer augmenter d’une façon exponentielle d’année en année selon s’ils vivaient dans des quartiers huppés. Ce type de contrat ne pouvait être obtenu que sous certaines conditions, et aujourd’hui, seuls quelques personnes âgées ayant rempli les conditions lors de la mise ne place de cette loi bénéficie encore de ce type de contrats, ainsi que quelques personnes ayant mis à leur nom ces contrats.

    Par ailleurs, le coût de la nourriture est relativement bas, aussi un repas dans un restaurant bon marché coûte en 2017 en moyenne 8€, une bouteille d’un demi-litre de bière coûte en moyenne 3€ et un kilo de riz coûte en moyenne 1,53€. En comparaison avec des villes comme Londres (où le repas dans un restaurant bon marché coûte en moyenne en 2017 17,70€, le demi-litre de bière 5,31€ et le kilo de riz 1,59€) ou Paris (où le repas dans un restaurant bon marché coûte en moyenne en 2017 13,75€, le demi-litre de bière 6€ et le kilo de riz 1,81€), Berlin est une ville où le pouvoir d’achat est élevé, ce qui favorise l’afflux de migrants jeunes et non-qualifiés, souvent acteurs de la scène techno.

    Bien que les soirées centrées sur la techno se soient historiquement déroulées dans des squats ou des lieux où l’entrée était libre, elles sont de nos jours organisées dans des clubs où l’entrée est payante et régularisée. Là encore, Berlin se démarque par un droit d’entrée moins cher que dans d’autres villes majeures européennes : avec une moyenne de 10€ le ticket d’entrée, Berlin se différencie de Paris où l’entrée est généralement fixée entre 15€ et 20€, ou encore Londres, où le ticket d’entrée est fixé à environ 20£, soit 23,60€.

Tous ces éléments ont contribué au dynamisme de la vie nocturne berlinoise ; pouvant se permettre, avec un salaire de barista, de sortir tous les week-ends sans se limiter, de plus en plus d’adeptes ont pu adopter ce rythme de vie et ont ainsi pu permettre à la sous-culture techno de florir et prendre graduellement de l’importance.

  1. Berlin et ses flux migrateurs

Lors de la Chute du Mur, de nombreux flux est-ouest ont été enregistrés à Berlin, mais ce fut par la suite la venue de migrants du monde entiers qui firent de Berlin une ville cosmopolite. En 2006, Berlin comptait l’arrivée de 118 893 migrants, dont 45 214 hors-Allemagne. Ce nombre connu une croissance les années suivantes, et en 2010, ce fut 147 769 migrants qui s’installèrent à Berlin, dont 61 462 provenant d’un pays autre que l’Allemagne. Enfin, en 2014, 174 572 migrants s’installèrent à Berlin, dont 97 287 provenant d’un pays autre que l’Allemagne. La population de migrants était composée en 2014 d’environ 75% de ressortissants de l’Europe et de Turquie, de 15% environ de ressortissants asiatiques et de 8% environ de ressortissants des Amériques et d’Océanie. Près de 45% des étrangers vivants à Berlin avaient entre 20 et 39 ans.

Ci-joint, un graphique tiré du site « statistik-berlin-brandeburg » montrant la part de chaque tranche d’âge des étrangers vivant à Berlin.

Par ailleurs, le site DIW révèle dans une étude de 2014 qu’outre le nombre croissant de start-ups fondées à Berlin, celles-ci sont de moins en moins érigées par des Allemands mais de plus en plus par des étrangers ; en 2003, environ 4 000 start-ups étaient fondées par des étrangers à Berlin contre environ 25 000 par des Allemands, alors qu’en 2013, 17 000 start-ups à Berlin avaient été fondées par des étrangers contre 18 000 par des Allemands.

Berlin attire donc une population de jeunes actifs dynamiques provenant du monde entier, disposant d’un revenu disponible élevé dans une ville où les limitations sont moindres et le coût de la vie moins cher. Ainsi, cette population jeune et libérée de contraintes renforce la dynamique de la scène techno qui ne se désemplit pas.

  1. Des règlementations et lois permettant le développement d’une telle culture

Les clubs de Berlin obtiennent lors de leurs ouvertures des licences leur permettant de rester ouverts en continu pendant les week-ends, aussi le Berghain, club mythique de Berlin et véritable « temple de la techno » aux yeux des amateurs de ce style, ouvre à minuit le vendredi soir et reste ouvert sans interruptions jusqu’au lundi midi ; il est donc assez fréquent de croiser des personnes se rendant pour plus de 24h en club, comme le témoigne Tim R.. Lors de son arrivée à Berlin il y a six ans, il décida de sortir un soir: « Je ne suis pas retourné chez moi les sept jours qui ont suivi, j’allais quand même suivre mes cours d’allemand mais c’était le 1er mai, beaucoup de soirées de partout et je retournais faire la fête, puis je dormais, puis je retournais faire la fête ». Il serait difficile, voire impossible, de prendre part à un tel marathon de soirées dans d’autres pays ; nous pouvons par exemple penser à la France, où une telle licence permettant de garder un club ouvert un week-end entier sans interruption a été attribué pour la première fois au club Concrete très récemment, soit le 8 mars 2017. En Angleterre, comme le témoignent Jan R. et Joseph C, tous deux de nationalité anglaise et interrogés dans le cadre de mes recherches, les pubs restent ouverts jusqu’à 11h, certains bars jusqu’à 1h du matin, et les clubs ne restent ouverts que jusqu’à 3h du matin, avec quelques rares exceptions (comme certains clubs de Londres pouvant rester ouvert jusqu’à 6h du matin). Aussi les comportements sont-ils radicalement différents face aux soirées en boites de nuit ; selon Jan R., ressortissant Anglais et installé à Berlin depuis environ un mois, la façon de faire la fête en Angleterre se situe à l’opposé : « On se rend ivre très vite, aussi saoul que possible puis on va dans une boite parce que c’est le dernier endroit ouvert [à cette heure-ci de la nuit], c’est beaucoup plus forcé que Berlin ». En France, il est interdit de boire dans les espaces publics, et les clubs vendent les alcools à des prix élevés (par exemple, la Concrete à Paris vend 25cl de bière blonde à 8€), encourageant un comportement similaire où il faut arriver sur place déjà saoul. Selon Stephan N., originaire de Stuttgart, l’ambiance est différente dans sa ville natale car il n’existe aucun Späti, ne permettant pas d’acheter en dernière minute de quoi boire ou manger avant de sortir faire la fête.

À Berlin, boire dans les rues est toléré et à moins d’être allongé sur le pavé causant ainsi obstruction de la voie, la police ne viendra pas arrêter ou donner une amende à la personne qui boit une bière en marchant. Par ailleurs, les alcools dans les clubs sont vendus beaucoup moins chers (un demi-litre de bière est vendu en moyenne 3€ dans les clubs à Berlin), et les clubs restent ouverts très longtemps (si le club n’a pas la licence pour rester ouvert en continu jusqu’au lundi midi, les clubs restent ouverts généralement jusqu’au samedi midi avant de reprendre le samedi soir, et de continuer jusqu’au dimanche midi). Les personnes voulant faire la fête ne se sentent pas alors obligées de boire une forte quantité d’alcool pendant une période réduite, pénètrent généralement le club vers 2 ou 3h du matin après avoir bu quelques bières dans un bar dans un contexte social relaxé, et repartent sans obligatoirement être ivre morts une fois le soleil levé. A l’inverse de l’Angleterre, il est même mal perçu d’être complètement saoul, bruyant ou d’envahir l’espace personnel des uns des autres dans les clubs de musique techno.  Les amateurs de musique techno, bien que rassemblés dans le monde entier dans des hangars ou des clubs dédiés à ce type de musique, se comportent alors bien différemment selon l’espace géographique où il se trouvent ainsi que selon les règles mises en place dans le pays ou la ville en question.

  1. Le caractère unique de la sous-culture de la scène techno à Berlin
  2. Paris, Sydney : différentes villes, différentes visions de la culture techno

Morgane M., ayant étudié quatre ans à Paris, m’a révélé lors de son entretien que la scène techno à Paris était beaucoup moins inclusive et beaucoup plus prétentieuse. En effet, quelqu’un ne montrant pas des signes d’appartenance à la scène techno de par ses tenues vestimentaires sera plus vite jugée comme indigne d’avoir eu accès aux meilleurs clubs de musique techno parisiens. Une fois à l’intérieur du club, chacun se doit de respecter des codes comportementaux tacites prouvant l’appartenance à la scène techno de Paris : fumer, danser d’une certaine façon et la manière de parler sont autant d’indicateurs pris en compte par chacun pour s’évaluer les uns les autres. Aussi peut-on dire que la scène parisienne compte en son sein des personnes cherchant à prouver un certain statut social en se montrant aux bons endroits au bon moment, étaler leurs connaissances sur le sujet de la musique techno ou autres indicateurs qu’elles sont « cools ». Cela contraste avec la scène techno berlinoise où il est question de passion pour la musique sans jugement réel de la personne qui prend part aux concerts.

Selon Tim R., ce type de mentalité est également présent à Sydney, où sortir est synonyme de statut social, et donc chaque fête est l’occasion d’évoluer dans l’échelle sociale ou prouver son appartenance à un certain groupe social. L’accent n’est pas tant mis sur la musique mais plutôt sur les drogues qui sont consommées durant les fêtes et le nombre d’after auquel l’individu peut participer.

Ces comportements sont mal perçus dans la ville de Berlin, aussi les touristes sont-ils considérés de manière négative par les locaux car ils n’adoptent pas les coutumes de la ville en termes de mentalité en club (ne jamais être ivre, ne pas harceler les personnes alentours ou les bousculer, …).

  1. Berlin, des caractéristiques de la sous-culture de la scène techno qui perdurent

La scène techno de Berlin est intimement liée avec celle de la communauté gay, qui a adopté dès le commencement les espaces dédiés à ce style de musique. La scène techno de Berlin s’étant démocratisée et accueillant de plus en plus de monde de tous les horizons, on aurait pu penser que des espaces avec une communauté gay prédominante aurait pu disparaitre (comme c’est le cas à Amsterdam par exemple, délaissant les espaces exclusivement gay à des espaces mixes, ce qui ne met pas tous les acteurs de cette communauté d’accord). Bien au contraire, Berlin peut se targuer d’ouvrir ou de garder ouvert des espaces pour célébrer d’autres cultures associées à la scène techno : prenons par exemple le cas du Berghain. Ce club, considéré comme la Mecque de la techno, était à l’origine un club exclusivement gay où chacun pouvait exprimer ses fétiches. Ont par la suite été accepté une plus large population, le Berghain devenant alors plus cosmopolite. Les gérants du club ont donc décidé d’ouvrir dans une partie du bâtiment un nouveau club, le Laboratory, où des soirées exclusivement gays sont organisées sur le thème de différents fétiches, le tout sur un fond de musique techno. La communauté gay qui souhaite exprimer ses fétiches lors de soirées n’est pas pour autant exclue du Berghain, mais ceux ayant des passions plus extrêmes peuvent se retrouver sans être jugés dans un espace qui leur est réservé.  

La sous-culture de la scène techno à Berlin s’est toujours voulue tolérante (comme nous avons pu le voir dans le I.C.), et cela se reflète aujourd’hui encore dans les clubs de musique techno. En effet, comme l’explique Pia R., Française ayant vécu à Berlin pendant près d’un an au total, lors de son entretien, les clubs à Paris restent très exclusifs et snobs, et bien que beaucoup de gens puissent pénétrer les clubs, cela ne veut pas dire qu’ils seront acceptés par les personnes qui les entourent.

A l’inverse, comme le décrit Joseph C., chacun est susceptible de vous inviter à les joindre dans un club après avoir partagé une bière avec eux dans un bar. Les personnes appartenant à la sous-culture de la scène techno de Berlin se veulent très ouverts et invitent à découvrir ce monde plus facilement.

  1. Une sous-culture importante influençant Berlin et la façon dont la capitale se développe

Après la Chute du Mur, Berlin rassemblant des artistes de la scène techno et des DJs déjà connus dans le monde, plusieurs labels s’y sont fondés, tel le label Ostgut Ton, label du club Berghain. Outre les labels ayant été fondés sur place, de nombreux labels provenant de l’Allemagne entière se sont installés par la suite à Berlin , tout comme certains artistes de musique techno souhaitant travailler en plus étroite collaboration avec des clubs de renom ou obtenir des contrats auprès de labels prestigieux. Les labels, souvent sous forme de start-up et employant de jeunes actifs, ont permis l’accroissement du nombre de cafés et espaces de co-working à Berlin, changeant certains quartiers, comme celui à proximité de la station de métro Spittelmarkt par exemple, en rues désertes de magasins mais aux multiples bureaux de start-ups.

Bildergebnis für sankt oberholz

Ci-joint, une photo de Sankt Oberholz, café co-working situé à l’arrêt de métro Rosenthaler Platz

La sous-culture de la scène techno de Berlin comporte également certains codes, comme les codes vestimentaires (les vêtements seront généralement noirs et sobres [voir Figure 1 dans les annexes]), et ce qui était un style particulier à une scène est devenu une mode actuelle qui est visible dans toutes les rues de Berlin. Comme l’a déclaré Stephan N. dans son entretien : « des agences aux personnes que l’on voit dans Berlin, tout est influencé et est en rapport avec cette culture du clubbing techno, l’influence de cette culture est visible au quotidien ».

CONCLUSION

    De par son contexte historique, social et économique, Berlin a pu connaitre un développement tout particulier en ce qui concerne sa scène techno. Les règles mises en place, l’importance donnée à cette culture ainsi que les flux qui ont permis la montée en puissance d’un tel courant sont autant d’éléments qui ont pu permettre à Berlin de connaitre un tel développement qui n’aurait sûrement jamais pu avoir lieu dans des villes comme Paris, Londres ou encore Sydney. L’accroissement des richesses de la ville, au lieu d’étouffer cette culture qui se basait sur la liberté d’occuper des espaces inutilisés et de se rassembler illégalement, a donné un nouveau souffle à ce mouvement qui a gardé ses valeurs principales (tolérance, respect, ouverture d’esprit) mais se retrouva dans des nouveaux espaces dédiés à ce type de soirée où la musique techno était célébrée.

    L’importance de ce mouvement a changé la face de Berlin, portant une influence sur les industries qui s’y sont installés ces vingt dernières années jusqu’aux profils des migrants choisissant la capitale allemande comme lieu de résidence.

    De nos jours, Berlin connait une nouvelle vague de changements importants : loyers augmentant de plus de 40% en quelques années, vagues de touristes Easy-Jet se rendant à Berlin uniquement pour un week-end à l’occasion d’une soirée… Selon Matt K., Stephan N. ainsi que Joseph C., les mentalités évoluent, les personnes croisées dans les clubs changent et la population devient de plus en plus cosmopolite. Aussi pouvons-nous nous demander ce que deviendra Berlin dans les cinq à dix années à venir, et quels sont les probables changements qui s’y effectueront.

    Lors d’une interview en 2007 pour le magazine De:Bug Magazine, Thilo Schneider, travaillant depuis l’an 2000 pour le magazine Groove, déclarait : « Tous ces touristes et autres viennent ici [à Berlin] à la recherche de « l’esprit berlinois »… Ils maintiennent en réalité cet esprit en vie. Je ne veux pas vraiment retourner à cette époque dans les années 90 où on voyait toujours les mêmes têtes chaque week-end. Bien sûr que c’était une bonne époque, mais je ne regrette pas que ça ait changés et que l’on soit passé à autre chose ». Cette vision positive est partagée par Matt K., qui estimait lors de son entretien que tout change, rien ne restera jamais identique, et Berlin ayant obtenue le titre de ville cool où il faut aller, de nombreuses personnes allaient chercher à s’y rendre et donc la modifier. Mais cela présage à son goût l’arrivée d’une nouvelle vague artistique, et là où la techno régnait en maitre deviendra peut-être le lieu de naissance d’un renouveau du style musical EBM. Toujours selon Matt K., toutes ces personnes ayant fait le choix d’immigrer à Berlin seront sûrement les acteurs de ce renouveau, ce rebond de Berlin dans une nouvelle direction.

    Joseph C., quant à lui, partageait un point de vue différent lors de son entretien : selon lui, la gentrification croissante de la capitale et l’arrivée de personnes toujours plus riches tuera probablement le cœur de Berlin et sa scène techno, laissant place à une capitale qui s’alignerait avec Paris et Londres sur le plan des fêtes et mentalités des personnes qui se rendent en clubs.

    La sous-culture de la scène techno de Berlin, unique, est donc une sous-culture évolutive qui, bien qu’elle conserve des traits particuliers, fait face aujourd’hui à une ville qui change radicalement et à un rythme très rapide. Nous sommes donc en droit de nous demander si cette sous-culture survivra à ces transformations intenses, si elle n’en ressortira que plus forte ou si, au contraire, elle disparaitra pour permettre l’émergence d’un nouveau courant qui s’inscrira comme héritier de cette sous-culture.

ANNEXES

Les entretiens que j’ai conduit durant de 10 minutes à 25 minutes, je n’ai pas pu les retranscrire ici. Les fichiers audios sont disponibles sur demande à l’exception de l’entretien de Stephan N., qui a refusé d’être enregistré.

Figure 1 :

Bildergebnis für outfit berghain

Ci-dessus, une tenue comportant les codes vestimentaires de la scène techno (des vêtements noirs, minimalistes).

Obtenue via le blog https://ekiundlari.wordpress.com/2014/06/06/outfit-berghain/ .

SITES INTERNET

• Taylor&Francis Online, Undergound Heritage : Berlin Techno and the Changing City, [en ligne]

Disponible sur : http://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/2159032X.2015.1126132

• Thump, The Story of How Techno Unified Post-Wall Berlin [en ligne]

Disponible sur: https://thump.vice.com/en_uk/article/der-klang-der-familie-the-sound-of-the-family-felix-denk-interview-berlin-techno-berlin-wall-tresor-ufo

• The New Yorker, Berlin Nights – The thrall of techno [en ligne]

Disponible sur http://www.newyorker.com/magazine/2014/03/24/berlin-nights

• InTheMix, The Story of How Berlin Became Techno’s Epicentre [en ligne]

Disponible sur http://inthemix.junkee.com/the-story-of-how-berlin-became-technos-epicentre/21500

• Zones Subversives, Techno et Culture Underground à Berlin [en ligne]

Disponible sur http://www.zones-subversives.com/2014/01/techno-et-culture-underground-%C3%A0-berlin.html

• Wikipédia, Techno [en ligne]

Disponible sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Techno#De_D.C3.A9troit_.C3.A0_Berlin

• Wikipédia, Love Parade [en ligne]

Disponible sur https://en.wikipedia.org/wiki/Love_Parade

• Goethe-Institut, Et Cela A Fait « Boum Boum » : La Techno en Allemagne Après La Chute du Mur [en ligne]

Disponible sur http://www.goethe.de/Ins/tg/lom/kue/mus/fr4723274.htm

• The Local, This Graph Shows How Much Berlin Rent Has Skyrocketed In Past Decade [en ligne]

Disponible sur https://www.thelocal.de/20170124/this-graph-shows-how-much-berlin-rent-has-skyrocketed-in-past-decade

• Next City, The History Behind Berlin’s Cheap Rents [en ligne]

Disponible sur https://nextcity.org/daily/entry/the-history-behind-berlins-cheap-rents

• DIW Berlin, Report on German Housing Market [en ligne]

Disponible sur http://ec.europa.eu/economy_finance/events/2016/20161130-workshop/documents/konstantin_kholodilin_en.pdf

• Numbeo, Cost of Living in Berlin [en ligne]

Disponible sur https://www.numbeo.com/cost-of-living/in/Berlin

• Numbeo, Cost of Living in London [en ligne]

Disponible sur https://www.numbeo.com/cost-of-living/in/London

• Numbeo, Cost of Living in Paris [en ligne]

Disponible sur https://www.numbeo.com/cost-of-living/in/Paris

• Resident Advisor, fabric [en ligne]

Disponible sur https://www.residentadvisor.net/club.aspx?id=237

• TimeOut Paris, Concrete [en ligne]

Disponible sur https://www.timeout.fr/paris/clubbing/concrete

• BerlinClubs, Berlin Nightlife [en ligne]

Disponible sur http://berlinclubs.com/

• Statistik Berlin Brandeburg, Die kleine Berlin-Statistik 2015 [en ligne]

Disponible sur https://www.statistik-berlin-brandenburg.de/produkte/kleinestatistik/AP_KleineStatistik_EN_2015_BE.pdf

• DIW, Berlin : a Hub for Startups But Not (Yet) for Fast-Growing Companies [en ligne]

Disponible sur https://www.diw.de/documents/publikationen/73/diw_01.c.540061.de/diw_econ_bull_2016-29-4.pdf

• Konbini, La Concrete a (enfin) sa licence pour envoyer du son 24 heures non-stop [en ligne]

Disponible sur http://www.konbini.com/fr/entertainment-2/concrete-licence-ouverture-24h-non-stop/

• Vice, We Spoke With the Club Owner Who Organises Sex Parties for HIV-positive Men [en ligne]

Disponible sur https://www.vice.com/sv/article/church-club-amsterdam-hello-pozzums-prep-richard-keldoulis-interview-876

• ZLB, Labels in Berlin/Unterhaltungsmusik [en ligne]

Disponible sur https://www.zlb.de/linksammlungen/musik/musik-in-berlin/labels-in-berlin-unterhaltungsmusik.html?type=98&print=1&no_cache=1

• ResidentAdvisor, Plattenlael aus Berlin [en ligne]

Disponible sur https://www.residentadvisor.net/labels.aspx?area=34

• Berlin-Besetzt, Karte [en ligne]

Disponible sur http://www.berlin-besetzt.de/

• Berliner Mieterverein, Info 81 : Geschäftsraummiete [en ligne]

Disponible sur http://www.berliner-mieterverein.de/recht/infoblaetter/fl081.htm

• Wikpédia, Electronic Body Music [en ligne]

Disponible sur https://de.wikipedia.org/wiki/Electronic_Body_Music

• Bundesministerium der Justiz und für Verbraucherschutz, Gesetz über das Verbot der Verwendung von Preisklauseln bei der Bestimmung von Geldschulden (Preisklauselgesetz) § 1 Preisklauselverbot [en ligne]

Disponible http://www.gesetze-im-internet.de/prkg/__1.html

DOCUMENTAIRES

• Arte, Berlin, le Mur des Sons [en ligne]

Disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=pBXeFMX8jXc

• BassExpression, Techno Story ou l’Histoire de la Techno [en ligne]

Disponible sur http://www.bassexpression.com/viewtopic.php?id=7159

• Arte Creatives, Dig It ! [en ligne]

Disponibles sur http://creative.arte.tv/de/series/dig-it

• Arte, Bienvenue au Club ! [en ligne]

Disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=LG_7Y6q1FWE

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s